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Du Livre Malazéen des Glorieux Défunts au Livre des Martyrs

Petit billet aujourd'hui en rapport à un certain titre apparu sur une certaine plateforme de vente en ligne !

Choisir le titre d'un cycle littéraire, en particulier de fantasy,  n'est jamais chose aisée.
Lorsqu'il a été question de rééditer en France The Malazan Book Of The Fallen de Steven Erikson, il est vite paru évident que l'on ne pouvait pas conserver le choix de traduction initial, à savoir Le Livre Malazéen des Glorieux Défunts.

Tout simplement parce que "Glorieux Défunts" est un contresens absolu à l'aune du cycle dans son ensemble. Sans rien vous dévoiler de l'intrigue, les individus en question, les "Fallen", ne sont pas des "défunts". De même, ils n'ont rien de "glorieux". Pour ce qui est de "Défunts", la lecture d'un passage clé à la fin de The Crippled God, "Le Dieu Estropié", dixième et dernier tome du cycle, apporte une réponse claire à ce sujet : les Fallen ne sont pas morts. Pas à ce stade de l'histoire, en tout cas. Peut-être vont-ils mourir, peut-être pas. Ils sont en mauvaise posture, ça, c'est certain, et on sait que ce genre de situation n'est jamais bon signe dans un roman d'Erikson ! Mais on ne peut pas les enterrer si vite. Quant au terme "glorieux", pour paraphraser le titre d'une récente interview d'Erikson, "La guerre n'a absolument rien de glorieux".
En fait, "Fallen" est extrêmement difficile à interpréter. D'ailleurs toutes les autres traductions ont eu des difficultés à traiter ce terme. On peut notamment citer : "morts", "déchus", "tombés au combat", "glorieux défunts" en espagnol, italien, chinois, russe, tchèque, etc. Mais aucune de ces significations ne cadre à la lumière de la lecture complète du cycle. 
Encore une fois, "Martyrs" est le terme qui colle le mieux, ou plutôt qui s'éloigne le moins de "Fallen". 

Voici d'ailleurs la définition de "Martyr" selon le dictionnaire de l'Académie Française :

Les noms Martyr (un martyr, une martyre) et Martyre sont des homonymes, mais ils n’ont pas le même sens. Martyr, emprunté, par l’intermédiaire du latin martyrus, du grec martus, « témoin », apparaît vers 1050 et désigne d’abord une personne qui a souffert pour attester de la vérité de la religion chrétienne ; il remplace la forme populaire martre, de même sens, que l’on risquait de confondre avec le petit carnivore de même nom, et qui n’est plus attestée que dans la toponymie, comme dans Montmartre, « le mont des martyrs », où furent, selon la légende, tués saint Denis et ses compagnons Rustique et Éleuthère. Martyr désigne ensuite toute personne qui souffre ou meurt pour une cause, même si Furetière écrit dans son Dictionnaire : « Martyr se dit abusivement des Hérétiques et de Païens qui souffrent pour la défense de leur fausse Religion. » Il désigne enfin une personne à qui l’on inflige de nombreux tourments. On dira ainsi Il est le martyr de ses camarades, elle est la martyre de ses camarades et, par extension, on pourra parler d’un pays martyr, d’une ville martyre en faisant du nom Martyr(e) une apposition. Martyre, qui apparaît une cinquantaine d’années plus tard, est emprunté, par l’intermédiaire du latin, du grec martyrion, « témoignage ». Il désigne le témoignage apporté par celui qui souffre, puis sa souffrance elle-même, les tourments endurés et la mort pour sa foi ou une cause, un idéal.

Le reste n'est que spéculations, en attendant le dénouement à la fin du dixième tome ! Mais vous retrouverez régulièrement nombre des termes listés dans la définition ci-dessus tout au long de la lecture du cycle. Des martyrs, le Malazan Book n'en manque pas, qu'ils soient présents ou absents lors de certains pans de l'intrigue.

Quant au choix de garder ou non le terme "Malazéen" dans le titre, il a été laissé à l'appréciation de l'éditeur. Il ne s'agit pas ici considérations de sens ni de fidélité à l'original, bien sûr, mais plutôt d'impact auprès du lectorat pour un cycle qui a déjà connu un parcours éditorial "compliqué" dans notre pays et notre langue. En sachant que, vis-à-vis de l'histoire, le terme Malazéen n'est pas strictement indispensable à décrire le Livre en question : l'appellation tronquée "Le Livre des Martyrs" ne trahit pas la saga, ce qui reste l'essentiel à nos yeux. 
Toujours est-il qu'un choix a toujours quelque chose de douloureux. Il faut trancher, dans un sens ou dans l'autre. Certains l'accepteront, d'autre pas. Mais ce choix-ci a été longuement mûri, et pris en tenant compte des différents points de vue de toutes les personnes impliquées, traducteurs compris !

Nicolas Merrien et Emmanuel Chastellière 

"A Bridgeburner—such a strange name for soldiers, and yet . . . so perfect there in the chasm between the living and the dead."

Nouvelle traduction : "The House of Binding Thorns" !

L'une des choses qu'apprécie en général un traducteur dans son métier, c'est de pouvoir suivre un auteur et/ou une série sur la longueur.
Alors que je viens de terminer ça la semaine passée, je suis donc très heureux d'annoncer que Fleuve Editions vient de me confier dans la foulée la traduction du tome 2 de la série "Dominion of The Fallen", d'Aliette de Bodard, The House of Binding Thorns

Le premier arrive en janvier en France (j'en parlais pas plus tard que le mois dernier) et ce numéro 2 (qui peut se lire indépendamment visiblement) doit sortir en avril en langue anglaise. En tant que "simple" lecteur, je suis également très content de le découvrir dès maintenant* ! Avant de me replonger dedans dans la foulée une fois passé en mode traduction.

En attendant, il va falloir d'ailleurs que je mette à jour la rubrique Traduction de ce site, car j'ai un autre contrat en cours pour Pocket Jeunesse sur lequel il faudrait que je revienne. Cela fait longtemps que j'y pense et que j'ai laissé les choses traîner un peu à ce sujet, mais j’avais de bonnes excuses ! 

Bref, six-huit mois de visibilité, c'est toujours ça de pris. 

* SPOILERS : j'ai beaucoup aimé les premiers chapitres lus ce week-end, quelle surprise ! 

En attendant la chute de la maison aux flèches d'argent

Le roman d'Aliette de Bodard, que j'ai eu le plaisir de traduire cette année, arrivera en janvier 2017 en version française, chez Fleuve Editions, dans la collection Outre Fleuve.
Ci-contre, la couverture !

Mais en attendant, si vous souhaitez retrouver la prose d'Aliette, je ne peux que vous encourager à découvrir la revue électronique Angle Mort.
Si la nouvelle L'Ange au cœur de la pluie est en lecture libre sur leur site, j’aimerais vraiment vous pousser à vous intéresser à ce numéro 12 - comme à tous les précédents !
Pour une somme très modeste, vous pourrez découvrir des nouvelles de très grande qualité. De quoi démontrer une fois encore la vitalité de ce format ! Et ceux qui le défendent méritent bien qu'on les mette en avant. 

Quand traducteur content, lui toujours faire ainsi !

Parce que ça fait vraiment plaisir pour entamer une semaine chargée... 
Et que ça donne encore plus envie de se mettre au tome 2 ! En attendant la sortie du premier l'année prochaine en français donc. :-)

En parallèle, je vais aussi faire pas mal de travaux ces jours-ci sur ce site... Et oui, en (bonne) partie en rapport avec ce projet de crowdfunding steampunk, mais pas que ! 

POWER UP!

3 questions à...

En avril, au détour d'un billet, je vous avais proposé de me poser des questions sur le métier de traducteur... Avec, soyons fous, l'idée d'en sélectionner 5.
Mais la vie est bien faite, puisque je n'ai même pas eu besoin de trancher. ;-)
Voici (enfin...) un retour là-dessus, avec les réponses aux trois questions que j'ai reçues.
 

Question de Sheila.
En tant que traducteur, au moment où tu reçois une nouvelle traduction à faire, comment commences-tu ? Lis-tu tout le livre une ou plusieurs fois et ensuite tu traduis ? Est-ce que tu traduit direct, mot à mot et ensuite t'y mets du sens, est-ce que tu lis en vo, note des éléments et ensuite tu relis pour compléter ? Bref... Comment attaques tu une nouvelle traduction ?

Eh bien, l'idéal évidemment, c'est de pouvoir lire le roman à tête reposée avant de l'entamer. Parfois, on peut simplement prendre quelques chapitres d'avance sur soi-même, mais c'est toujours ça de gagné. Mais une fois lancé, je reste... sur ma lancée. Je traduis chapitre par chapitre, en général aussi vite que possible, et je reviens ensuite sur mon texte via plusieurs relectures. L'autre approche consiste souvent à avancer plus lentement mais à rendre un premier jet quasiment parfait. J'avoue que j'ai plus de mal avec cette méthode de travail à titre tout personnel. Je me sens en quelque sorte "soulagé" de finir le premier jet du roman tout entier.
Sans doute une peur toute scolaire de rendre une copie blanche !

Question d'Antoine.
Quels sont tes rapports avec les éditeurs ?


Ce sont bien sûr des acteurs incontournables ! Maintenant, comme partout, en général, on est plus à l'aise avec quelqu'un avec qui on a pu échanger de vive voix, etc, qu'au bout d'un simple mail... En général, j'y tiens, car il y a des exceptions comme partout ! Avec le recul, j'aurais sans doute eu beaucoup de mal à travailler avec certaines personnes. Mais on ne peut pas tout accepter sous prétexte que l'on doit rendre un texte bien entendu aussi soigné que possible. Même si certains choix n'ont rien de facile. Jusqu'à maintenant, je m'estime chanceux.

Question de Mathieu.
Les éditeurs répètent que la situation est de plus en plus dure. C'est vrai ?


Pour répondre d'un mot : oui. Et on tombe assez vite dans un cercle vicieux : moins de ventes, moins de titres, moins de traductions ! C'est aussi simple que ça. Quand on est traducteur, on sait bien sûr que l'on est avant tout un "mercenaire des mots" et que comme tout mercenaire, il arrive parfois que personne n'ait besoin de nous engager... Alors il faut savoir rester prudent, tenter de se diversifier, et je dois dire que j'ai aussi la chance d'avoir une compagne qui travaille. Ça compte.
 

Sortez les violons !

Une semaine d'interviews

En dehors d'occasions très spéciales, comme une nouvelle traduction du Le Seigneur des Anneaux, les traducteurs ne sont tout de même pas interviewés si souvent. 
Alors quand je me retrouve à répondre à deux interviews la même semaine, ça se remarque.

C'est toujours l'occasion de revenir sur ce que l'on peut qualifier de "parcours", de m'interroger sur ma traduction préférée (un exercice difficile, mais je dirais peut-être La Cité des Dieux), voire de sourire quand on me demande si un traducteur peut "imposer" ses tarifs à un éditeur (me faire signe dans ce cas pour m'enseigner votre méthode, votre prix sera le mien) !

Un autre entretien plus tôt dans la semaine, par mail cette fois, m'a également permis d'aborder mes relations avec les éditeurs (entre autres sujets évoqués), par le prisme d'Elbakin.net cette fois, et non mon "vrai" travail de traducteur. Là aussi, ce fut malgré tout l'occasion de sourire, quand on songe au grand bluff dont il est parfois question de leur part concernant notre "rôle prescripteur".

Pour le moment, ces entretiens ne devraient pas se retrouver en ligne car ils concernent d'une part un colloque et de l'autre un projet professionnel étudiant. Mais si les choses changent, je vous tiendrais au courant.
Non pas pour parler de moi, mais plus largement de ma profession.

La dernière ligne droite

Quand on termine une traduction, surtout avec 5 jours d'avance (youpi !), il y a quelques petites choses qui se répètent au fil des romans...

 

- Finir sa relecture globale du texte.
- Se coltiner les termes en anglais (par exemple, des noms de lieux) que l'on avait volontairement laissés de côté pour la fin.
- Vérifier que ses Chercher/Remplacer "collent", si par exemple le terme que vous remplacer change de genre.
- Traduire les remerciements ! C'est peut-être bête, mais c'est l'une des choses que je fais en dernier. Quand je traduis, je me concentre en premier lieu uniquement sur le roman proprement dit.
- Vérifier que l'on n'a pas oublié, au hasard, de se charger de la carte. Après tout, c'est vite arrivé...
- Ajouter une petite fiche de traduction avec une proposition de 4eme de couverture, de titre français...
- Ne pas oublier de SAUVEGARDER en ligne son travail, pour plus de sécurité.

Et le tour nous donne The Grim Company de Luke Scull, parfait mélange de David Gemmell et Joe Abercrombie, même si l'auteur n'aime pas trop cette comparaison. Mais il faut bien aussi tenter d'être vendeur ! Ça fait partie du job...
A paraître au Fleuve Noir au premier trimestre 2014 !

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