Les Editions de l'Instant vous proposent depuis quelques jours les deux premiers chapitres du roman sur le site officiel de la maison. Mais c'est aujourd'hui à mon tour de vous présenter un troisième extrait !
Et après le premier chapitre et un interlude, voici le chapitre 2 à retrouver ci-dessous.
Que pourrais-je ajouter encore sur ce roman ?
La date de sortie est donc calée au 27 mai, il fera très exactement 328 pages, les précommandes sont ouvertes depuis jeudi dernier (et je vous encourage à précommander votre exemplaire si vous voulez être certains de l'entamer le 27), j'aurai le plus plaisir de participer au "mois de" de Bookenstock...
Bon, je peux une fois encore remercier Marc Simonetti pour l'illustration de couverture parfaitement dans le ton et Estelle Faye pour ses mots délicats, c'est sûr ! :-)
Bonne lecture !
“La jeune fille traversa à grands pas les pelouses entourant la maison.
La demeure, qui, de l’extérieur affichait une forme de L, se dressait au milieu d’une clairière, non loin d’un bosquet de chênes.
Un murmure rieur monta des roseaux duveteux. Une rivière coulait non loin. Le cours d’eau était discret : il ne grondait pas, n’exprimait aucune fureur à l’idée de se faire dominer par un pont… Pas de chaîne de montagne en vue à l’horizon, seulement un vieux moulin délabré en amont.
Mais derrière le moulin, derrière ce qui ressemblait à un petit bois… À défaut de montagne, un véritable mur de pierre se dressait là. Le monticule devait atteindre les cinquante mètres de haut et présentait une face à pic visiblement recouverte de végétation tournée vers la rivière. Il avait dû s’ébouler à moitié par le passé. En tout cas, la jeune fille pourrait toujours se repérer par rapport à ce mur tant il semblait régner sur les environs.
Beaucoup plus près, l’onde était tout juste troublée par des morceaux de bois retenant tant bien que mal une poignée de feuilles à demi noyées. D’autres préféraient se laisser emporter au gré des remous, disparaissant bien vite sous le pont. L’une d’elles attira son regard, prise dans un tourbillon éphémère. La feuille plongea sous l’eau, effleura un galet et parvint un instant à se rapprocher de la berge avant d’être happée pour de bon. Le pont n’incarnait plus qu’une gueule noire se refermant sur le néant. Peut-être à cause des rayons du soleil, soudain absent ? La jeune fille ne distinguait plus rien de l’autre côté, comme si l’ouvrage de pierre avalait tout.
Un instant plus tard, le soleil dansa à nouveau sur la peau de la jeune fille et les roseaux l’apaisèrent. Ses doutes fondaient déjà, emportés par le ruisseau. Une étrange plénitude l’envahit et elle s’imagina rester assise au bord de l’eau, sur un rocher couvert de mousse, les jambes dans le courant.
La jeune fille, toujours affamée, envisagea même de se confectionner de quoi pêcher. Il lui suffirait d’une branche souple, comme celle des saules pleureurs qui dominaient l’autre berge. Mais aucun poisson ne nageait apparemment dans les environs. Le cours d’eau n’abritait à première vue aucune créature vivante : ni carpe, ni grenouille, ni triton.
De l’autre côté, s’étirait une longue allée bordée de peupliers.
Surprise, la jeune amnésique leva la tête sur le lampadaire à gaz qui l’attendait sur le pont. La colonne en fer forgé était barrée d’une structure lui donnant des allures de croix, sans doute faite pour accueillir des lampes supplémentaires. Mais seules des toiles d’araignées pendaient là. Le verre était trouble, le réservoir vide, comme si une tempête l’avait soufflé sans crier gare. Encore un décor faussement idyllique. Une demeure proprette mais rien dans les placards de la cuisine. Une jolie rivière, mais pas de poisson. Du soleil mais une brise beaucoup trop froide. Baissant les yeux, elle constata que le pont non plus n’avait pas dû être entretenu depuis longtemps : l’herbe poussait librement entre les pierres, de plus en plus haute.
La jeune fille vérifia ses lacets à l’ombre du lampadaire, savourant ces derniers instants de tranquillité. Le soleil commençait déjà la course qui le ramènerait dans sa tanière. Apparemment, les jours étaient encore courts. Elle franchit le pont de pierre sans se retourner et son ombre s’allongea derrière elle, comme pour la retenir.
Deux charrettes pouvaient passer de front dans l’allée, bordée de chaque côté par un fossé. Mais le bosquet s’avérait trop touffu pour pouvoir distinguer autre chose que des troncs, à moins de couper à travers les arbres.
La jeune fille marcha encore pendant deux bonnes minutes avant de constater que l’allée débouchait sur un autre chemin de terre. Était-elle prisonnière d’un labyrinthe bucolique ? Non, un bourg se dessinait, à environ quatre cents mètres de là. Cinq ou six maisons blotties les unes contre les autres en arc de cercle, une église, peut-être même une fontaine sur la place du village… D’autres bâtiments se cachaient derrière ce premier mirage de pierre, mais elle allait devoir se rapprocher pour les identifier.
En face d’elle, des genêts et des bouquets de bruyère rabougris se disputaient l’horizon. Le terrain sous ses yeux semblait étonnamment gris. La forêt aurait dû s’étendre de tous côtés, mais les abords boisés de la demeure semblaient les seuls à avoir tenté de se dresser contre le vent, tel un ilot que la lande n’aurait pas encore dévoré. De l’autre côté de la route, à quelques dizaines de mètres seulement, le paysage changeait du tout au tout. Il n’y avait plus un seul arbre, seulement des buissons et des taches de hautes herbes jaunies évoquant la maladie et la mort.
Elle tenta de discerner le cours de la rivière franchie quelques minutes plus tôt, mais elle eut bien du mal à la repérer. Ce n’était plus qu’un misérable ruisseau, se faufilant au loin à l’ombre d’une ravine, sans un bruit. Aucun oiseau, aucune bête cachée dans les genêts ou alors trop petite ou trop craintive pour se laisser surprendre. Une meute de nuages se jeta soudain sur le soleil, mettant ses rayons en pièces. Le vent se leva et elle regretta de ne pas s’être habillée plus chaudement. À croire qu’il la poussait sciemment vers les bâtiments du village.
La jeune fille se remit en marche, la tête rentrée dans les épaules, les mains serrées contre ses côtes. Elle ne distingua aucune ornière, pas même une trace de roue. Si quelqu’un était récemment passé par ici en carriole, il n’avait sans doute pas emprunté ce chemin, à moins que le vent et la poussière se soient chargés de tout effacer.
Elle arriva au pied de la première demeure, une bâtisse de pierre sèche anonyme, au toit d’ardoise. Personne. Aucune conversation, aucun cri, aucun rire. Une fontaine, tarie, se dressait au milieu de cette petite place ronde, attenante au jardin de l’église. Les fenêtres arboraient des rideaux de tulle blanc, mais nulle silhouette ne se découpait derrière le tissu. La jeune fille ne sentait aucun regard peser sur elle, à part celui de l’immense mur de pierre toujours aussi impressionnant. Impossible de lui échapper.
Il lui fallut quelques secondes pour noter que les rues du village étaient couvertes de pavés parfaitement lisses, sans le moindre brin d’herbe, la moindre trace de mousse. La fontaine, modeste, ne mesurait pas plus d’un mètre de haut et ressemblait davantage à un simple bassin.
Le vent, qui l’avait oubliée quelques instants, se glissa finalement à sa poursuite dans la ruelle avec un sifflement moqueur. Si elle n’avait encore croisé personne, les maisons alentour avaient toutes l’air soigneusement entretenues, avec leurs volets aux couleurs pimpantes, leurs serrures polies, leurs rideaux sans accrocs, leurs tuiles noires et luisantes…
Tout le contraire de la carriole, qui occupait l’autre côté de la place. Elle ne transportait d’ailleurs pas la moindre marchandise, pas même un sac d’avoine.
La jeune fille avait l’impression de se tenir sur une corde raide : chaque fois qu’elle croyait recouvrer son équilibre, un élément inconnu venait la déstabiliser. En dehors de l’église et d’un autre bâtiment un peu plus loin, toutes les demeures se réduisaient à de longs rez-de-chaussée. Sans vraiment savoir pourquoi, la jeune amnésique frissonna.
La chute du soleil s’accélérait encore à l’horizon, comme s’il fuyait quelque chose. Déjà, il se faufilait entre les demeures du village, passant derrière le clocher de l’église, se laissant happer par les vitraux essayant désespérément d’attirer son attention. Les rosaces s’illuminèrent et un filet ambré tomba sur la place, à quelques mètres à peine de la jeune fille. Mais la pénombre s’accentua. La rivière, le pont, la route conduisant au hameau, la place, la fontaine… La nuit tombait bel et bien sur le village ! Il ne lui restait plus qu’à chercher un abri, à moins de vouloir partir seule, sans même savoir où elle se trouvait.
Mais une silhouette apparut dans la rue, à hauteur des portes de l’étable.
Sans savoir ni comment ni pourquoi, la jeune fille la reconnut. Cette silhouette élancée aussi sombre que la nuit, ses longs gants noirs, cette main se refermant sur une baguette, ce chapeau… Et ce masque en forme de long bec, ce bec de corbeau, sinistre, terrifiant…
Un docteur de peste.
La silhouette pivota dans sa direction.
Et leva le bras, la désignant de sa baguette.
Elle sut.
Elle sut qu’il se trouvait là pour elle.
Ébranlée, la jeune fille recula d’un pas. Les derniers rayons du soleil rebondissant sur les pavés semblaient sur le point de disparaître à leur tour, comme si la noirceur ne se contentait pas de tomber sur le village mais chassait la lumière, qui n’avait d’autre choix que de battre en retraite, ruelle après ruelle.
Le docteur de peste ne l’avait pas quittée des yeux un seul instant.
Il leva sa baguette et la jeune fille eut l’impression de le voir refermer sa main sur son cœur, serrant, serrant, serrant encore. Elle suffoqua et une sueur glacée lui coula dans les yeux. Le sel lui brûlait les paupières.
Cette fois, le docteur de peste fit deux pas en avant.
La peste avait disparu depuis des siècles. Pour quelle raison l’un de ces lugubres médecins se promenait-il ici, dans un petit village éloigné de tout ? La jeune fille n’avait peut-être croisé personne, mais elle n’avait pas vu non plus de cadavre. Évidemment, il y avait une différence entre contempler un tel costume au détour d’une gravure et découvrir cette même silhouette à moins de trente pas. Pourquoi se sentir liée à cette vision ?
Une fois encore, le silence répondit à ses questions.
Mais bouge, ma fille !
Le silence, et les bruits de pas résonnant sur les pavés. De plus en plus vite. Le docteur de peste évoquait désormais un oiseau de proie, sa baguette tendue droit devant lui, les claquements de sa cape de cuir s’ajoutèrent encore à l’écho de ses pas précipités.
Les bâtiments du village semblaient avoir gagné un étage, pour mieux masquer le soleil. Dans une poignée de secondes, le docteur de peste l’aurait rattrapée et il serait trop tard pour les regrets.
Certaine de se retrouver prisonnière de ce personnage de cauchemar, la jeune fille fit volte-face. Mais un sourire incrédule étira ses lèvres : la créature resta debout à la limite de la ruelle plongée dans la pénombre, comme si les minces éclats d’ambre projetés par les vitraux suffisaient à le maintenir à l’écart.
Elle ne put s’empêcher de l’étudier de plus près : le docteur venait de franchir trente mètres au pas de course et il n’émettait pas le moindre halètement. Sa poitrine dissimulée sous une longue tunique ne s’était pas soulevée une seule fois alors qu’il arpentait de long en large la ruelle, tel un fauve enfermé derrière des barreaux imaginaires. Elle s’attendait à le voir grogner, hurler, trépigner, mais là encore, il ne fit rien. Il se contentait de marcher à pas mesurés, battant la mesure au rythme des coups de baguette qu’il se donnait sur la jambe. Il aurait pu la toucher du bout de son instrument en tendant le bras. Le regard de la jeune fille s’attarda sur son masque blanc et elle remarqua qu’il portait des bésicles de protection. Il ne dégageait pas d’odeur non plus, en dehors du parfum frais des épices et des herbes aromatiques contenues dans le nez de son masque. Elle se souvint que cet attirail était censé les protéger des miasmes et des germes de la peste.
― J’aurais préféré me rappeler mon nom, marmonna-t-elle.
― À ta place, je reculerais.
La jeune fille sursauta, oubliant un instant la silhouette drapée d’ombre. Mais celle-ci s’était aussitôt figée en entendant cette voix et sa proie blonde suivit du regard son bec levé vers l’une des demeures à sa gauche. Sur le toit, à l’ombre d’une cheminée, une nouvelle présence, plongée elle aussi dans l’ombre. Mais pas de masque, pas de gants pour dissimuler les mains posées sur la colonne de pierre, et pas de silence aussi inexplicable qu’inexpliqué. La jeune fille aurait aimé observer le nouveau venu de plus près, mais sa silhouette se retirait déjà derrière la cheminée.
Elle finit par bredouiller une réponse.
― Pour… Pourquoi ?
― La nuit tombe. Tu dois retourner de l’autre côté du pont. Quand la nuit arrive… Les choses changent dans le village. Il va te suivre.
La jeune fille avait beau se remettre peu à peu de sa surprise, impossible de dire s’il s’agissait d’une fille ou d’un garçon.
― Lui ? fit-elle, désignant d’un signe de tête le docteur de peste.
Il tremblait d’une rage contenue à grand-peine. La jeune fille en fut convaincue à l’instant précis où une sensation de malaise la saisit. Et dire que cette rage ne se dirigeait même pas contre elle ! La haine émanait de la silhouette à bec de corbeau tel un brasier. Comme si le docteur de peste avait senti son regard peser sur lui, il cessa de trembler et baissa la tête. Son couvre-chef de cuir était élimé. Ce costume aurait aussi bien pu dater de plusieurs siècles tant il paraissait vieux, usé, hors du temps.
― Tu m’entends ?
Elle sursauta de nouveau.
― Quoi ?
La silhouette sur le toit s’était encore éloignée, désormais accroupie entre deux pans de mur.
― Tu m’entends ? Tu ne peux pas rester ici. Tu dois fuir. Vite. (Il ou elle lève la tête sur le ciel.) Tout de suite.
― Mais…
― Tout de suite !
Cette fois, le corps de la jeune fille prit de vitesse son esprit et elle traversa la place du village en courant, passant devant la fontaine sans même jeter un regard en arrière. Les derniers rayons du soleil avaient disparu pour de bon.
Voilà le signal que le docteur de peste attendait depuis de longues minutes. Il ne s’était pas arrêté par hasard à l’entrée de la ruelle : il ne pouvait tout simplement pas avancer dans la lumière. La jeune fille s’enfuit la bouche ouverte, les yeux écarquillés. Elle se trouvait déjà à l’entrée du village, oubliant son poursuivant et celui ou celle qui l’avait avertie. À cet instant précis, elle comprit enfin qu’elle avait seulement tenté depuis ce matin de fermer les yeux sur une réalité aussi insondable que terrifiante.
Les pavés disparurent à leur tour sous ses pieds.
Elle leva la tête et la première maison qui l’avait accueillie à l’entrée du village s’écroula sous les cieux d’un noir d’encre. Les pierres dégringolaient les unes après les autres, de plus en plus vite, comme victimes d’un tremblement de terre. La même chose se reproduisit dans son dos, de maison en maison. Une bise glacée s’était levée, plus terrible que tout ce qu’elle avait pu sentir au cours de la journée. Le vent hurlait de ruelle en ruelle, comme pour exhorter des poursuivants invisibles à se jeter sur la jeune fille. Celle-ci n’avait d’autre recours que de courir, courir encore, sans réfléchir.
Le tissu même de la réalité se déchirait. De tous côtés, l’horizon se brouillait, réduit à une bouillie bruyante, comme si une gigantesque tornade avait pris au piège le village et se refermait peu à peu sur lui, dressant un mur de vent infranchissable. La jeune fille fut obligée de couper à travers champs pour rejoindre l’allée bordée d’arbres menant au pont.
Un misérable épouvantail au chapeau de paille miteux vêtu de haillons délavés baissait la tête, comme honteux de son sort. Avant de s’enfoncer dans l’allée, elle lança un dernier coup d’œil au hameau. Les bâtiments n’étaient plus que des ombres tremblantes, se découpant sur une toile encore plus sombre de ténèbres mouvantes, tandis que les pavés voltigeaient de tous les côtés. Dans le ciel, les étoiles se refusaient toujours à se manifester et un ruban noir s’enroulait autour du village. Le paysage changeait littéralement, comme si le cadre paisible et lumineux de la journée n’était qu’un décor de théâtre désormais réduit en cendres par des flammes de ténèbres.
Tout à coup, la nuque de la jeune fille se hérissa : elle avait perdu de vue le docteur de peste depuis de trop longues secondes. Elle trébucha, persuadée que l’homme allait l’attraper par le bras à cet instant et la ramener au cœur du chaos. Mais non. Personne. Elle se rétablit de justesse, manquant basculer dans le fossé à sa droite. Enfin, elle se retourna, mais le docteur de peste n’était plus là, à croire que la tempête l’avait finalement happé.
Difficile à croire : il avait l’air d’appartenir à cette nuit de cauchemar, héraut des ténèbres lancées à ses trousses. Mais elle avait beau plisser les yeux, rien. Les rafales redoublèrent d’intensité et s’engouffrèrent dans l’allée.
La jeune fille fit volte-face, gagnée par une appréhension soudaine. Il était là !
À huit pas derrière elle.
Elle ne l’aurait jamais imaginé si proche. Au bout de l’allée, elle aperçut finalement le pont de pierre. Lui n’avait pas bougé.
Pas encore.
Mais les arbres donnaient l’impression de s’étioler, cadavres de bois rabougris se décomposant sous les éclairs. Des flots d’ombre altéraient chaque lopin de terre et le sol se disloquait sous ses pas, même s’il ne tremblait pas. Le sol se fendit devant elle en zigzaguant, créant des fissures de plus en plus larges. Elle étouffa un cri de stupeur quand la crevasse s’arrêta aux pieds du docteur de peste et le contourna avant de reprendre sa course folle, formant une toile inextricable.
Mais un vide aussi sombre que dense s’étendait entre les ilots de terre : des nuages d’orage arrachés aux cieux pour les projeter dans les abysses. Les nuées bouillonnantes comblant les vides avaient l’air si épaisses que la jeune fille aurait cru pouvoir marcher dessus.
Mais elle ne doutait pas de disparaître dans le néant si elle posait le pied sur les ténèbres.
Le docteur bondit dans les airs, baguette tendue. Sans réfléchir, elle se projeta sur le côté, se réceptionnant sur un îlot de terre à sa droite. Emportée par son élan, elle glissa et le néant monta aussitôt à sa rencontre. Mais elle se retint de justesse et poussa sur son pied gauche pour se redresser. Le monde tourbillonnait. Elle entendit un râle étouffé. Le docteur de peste se tenait sur le rocher qu’elle venait juste de quitter et la dévisageait.
Le pont. Il était toujours là. Avec ses pierres solides, rassurantes.
Elle devait atteindre le pont, coûte que coûte, un asile encore bien trop éloigné à son goût. Tout à coup, les joncs disparurent à leur tour. Une vague de ténèbres liquides semblait monter de la rivière. Elle grandit, encore et encore. Seul le pont résistait. Mais lui aussi serait bientôt submergé par ces flots surnaturels qui crachotaient une écume toujours plus noire. Elle n’apercevait plus qu’un bout de pelouse verte de l’autre côté.
Son poursuivant n’avait pas abandonné pour si peu. Elle hésitait entre deux voies, deux îlots de terre qui n’avaient pas encore été dévorés par les ténèbres avançant au rythme des coups de tonnerre.
À droite ? À gauche ?
À gauche.
La jeune fille réussit à se rétablir à l’instant même où l’îlot commença à s’élever, comme pour tenter d’échapper aux doigts d’éther cherchant à le retenir. Le bloc pencha mais elle se releva rapidement et parvint à le stabiliser. Le pont était si proche !
Las ! Le docteur de peste avait coupé à travers les ténèbres pour mieux la prendre à revers. Plus le choix. Les ténèbres avaient avalé le dernier lopin de terre qui aurait pu l’accueillir. La jeune fille devait tenter d’atteindre le pont d’un seul bond. Mais son ilot parut lui aussi prêt à se laisser emporter dans la nuit. Elle prit une impulsion désespérée en se servant de la rotation de ce bloc de roche et se jeta dans le vide les yeux fermés.
La jeune fille tomba la tête la première, mais ce fut bien la pierre qui l’accueillit durement. Elle rebondit sur les pavés et roula de l’autre côté, emportée par son élan. Elle eut à peine le temps de relever la tête, sonnée, avant d’apercevoir le docteur de peste debout de l’autre côté, incapable une fois de plus de franchir les quelques mètres les séparant.
Gagnée par un soulagement euphorique, la jeune fille fut soudain prise d’une furieuse envie de rire, qui disparut bien vite, enfouie sous une peur terrible. Comme pour exprimer enfin un sentiment, celui d’une frustration brute et absolue, le docteur de peste se redressa de toute sa hauteur, rejeta la tête en arrière et leva sa baguette vers les cieux en hurlant, le cri horrible d’un corbeau égorgé.
En écho à ce cri glaçant, les murs de chaque côté du ruisseau atteignirent alors de nouvelles hauteurs, embrasant la lune elle-même de leurs noirceurs, dans un grondement de tonnerre rageur.
Mais le pont résista une fois encore à cet assaut.
Et la jeune fille recula lentement vers la maison qu’elle désirait à tout prix quitter quelques heures plus tôt, sans oser détourner les yeux.
À l’intérieur, elle retrouva un message griffonné à la hâte :
Demain après-midi. Retrouve-moi sur le chantier de la gare. Ne cherche surtout pas à quitter le village avant ! Fais-toi discrète. En attendant, je t’ai laissé de quoi manger ! La conclusion du message se révélait encore plus étrange que les premières phrases : Évite les rats, les chats ou les abeilles.
Encore sous le choc de sa fuite, à bout de souffle, la jeune fille blonde eut besoin de plusieurs minutes avant de remarquer la présence d’un sac de toile sur le seuil, contenant de la nourriture. Elle eut surtout bien du mal à ne pas se jeter sur son contenu sans réfléchir : fromage et miche de pain. Surprise elle constata que ces aliments, pourtant appétissants, n’avaient aucun goût.
Mais ce soir, cela n’avait aucune importance.
”